Photographie de Nicolas Adam, Lead Product Manager chez theTribe, lors de sa conférence autour du produit au Web2Day 2022.
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Méthode de l’artichaut : ma recette pour concevoir des produits qui ont de l’impact

Publié le : 28 juillet 2022
Temps de lecture : 11 minutes

Quand on lance sa startup ou son produit, on fait un Business Plan à 3 ans, une roadmap à 12, 24 ou même 36 mois. Avoir une vision de là où on veut aller, c’est essentiel. Mais ce n’est pas ça qui vous fera passer à l’action efficacement, et relever avec succès tous les challenges qui arriveront en chemin. 

La méthode de l’artichaut, c’est ce qui vous manquait pour passer du point de départ au succès : des boucles itératives courtes, qui vous rapprochent à chaque fois un peu plus de votre vision et vous permettent de vous réadapter à chaque étape.

À l’occasion du Web2Day, le festival de la tech à Nantes, j’ai présenté cette méthode lors d’une conférence.

Vous n’étiez pas là ? Lisez cet article !


Sommaire :


Pourquoi les projets échouent 🚫

Dans un projet, quel qu’il soit, qu’est-ce qui se passe la plupart du temps ?

On dépense beaucoup d’argent, beaucoup de temps et d’énergie. On explose le budget et les délais. Et souvent, finalement, on échoue.

C’est un fait, il suffit de regarder ces quelques chiffres :

  • 11 startups sur 12 échouent dans les 5 premières années
  • dans 70% des projets informatiques, les délais et le budgets sont multipliés par 2
  • 30% des projets de transformation numérique n’aboutissent pas

Et pourtant, au départ, il y a des gens qui croient dur comme fer dans ces projets. Alors, pourquoi tant d’échecs ?

Histoire d’un échec 😔

Prenons l’exemple de Delphine, porteuse de projet au sein de son entreprise. 

Un jour, Delphine va voir Amélie, développeuse web :

L’histoire de Delphine et Amélie, c’est peut-être la vôtre. 

C’est souvent ce qui se passe dans les projets qui échouent.

Mais ce n’est pas une fatalité ! Tout cela ne serait pas arrivé si Delphine et Amélie avaient utilisé la méthode de l’artichaut…

La méthode de l’artichaut, c’est quoi ? 🔎

Start with WHY 🧐

Connaissez-vous le cercle d’or de Simon Senek ? Et bien il s’applique parfaitement à notre sujet.

Au démarrage d’un projet, la plupart du temps, on se précipite sur la définition de “Qu’est-ce qu’on va faire” (What).

Plus rarement, on va s’intéresser à “Comment on va le faire” (How).

Et encore plus rarement, on va parler de “Pourquoi on le fait” (Why).

Le cercle d’or de Simon Senek illustre cette problématique.

Dans la méthode de l’artichaut, on va suivre le conseil de Simon Senek : “Start with WHY”, c’est-à-dire que l’on va commencer par définir Pourquoi on fait ce projet, avant de se précipiter vers la définition d’un produit fini et de ses fonctionnalités.

Retirez des feuilles de l’artichaut 🍃

Dans notre méthode, votre produit fini, tel que vous l’imaginez dans 5, 10 ans, c’est l’artichaut.

Photographie de 2 artichauts entiers et un artichaut coupé en son milieu.

Si l’on retire les feuilles du dessus, on va trouver ce que les clients, le marché veulent que l’on fasse avec votre produit.

Si l’on retire encore des feuilles, on commence à trouver les idées qui ont vraiment de l’impact.

Et le cœur de l’artichaut, c’est le meilleur morceau, la seule chose vraiment intéressante (que l’on peut déguster même sans vinaigrette !). C’est le problème que vous allez résoudre. Et on va se focaliser là-dessus.

Parlez bénéfices, pas fonctionnalités ⭐

À partir du moment où l’on a défini un problème, au lieu de parler de fonctionnalités, on va parler de bénéfices pour les utilisateurs.

Car souvent, on a plein d’idées, plein de fonctionnalités en tête, mais la vraie question, c’est : pourquoi je le fais ? Quel problème j’essaye de résoudre, pour quel bénéfice ? Quand on démarre, on veut tout faire, tout de suite, on part dans tous les sens. On fait plein de choses mais on les fait mal et finalement, on n’atteint jamais son but.

Alors que si on s’oriente vers un objectif, on va se concentrer dessus et orienter tous ses efforts vers l’atteinte de cet objectif.

Racontez l’histoire avec un storyboard 📝

Une fois que l’on connaît le bénéfice que l’on souhaite apporter, l’objectif que l’on veut atteindre, on va commencer par raconter une histoire : ll’histoire du problème que l’on veut résoudre. 

On va donc se projeter dans le quotidien de nos utilisateurs. Notre utilisateur rencontre un problème, et notre solution va naturellement s’intégrer dans le quotidien de cette personne.

L’idéal, c’est de dessiner cette histoire, sous la forme d’un storyboard en quelques étapes. Pas besoin d’être un grand artiste pour dessiner un storyboard ! Ce qui compte, c’est d’identifier les quelques étapes de notre histoire.

Trouvez les chemins ensemble avec le storymapping 🗺

Une fois que l’on a cette histoire, on va essayer de trouver, en équipe, tous les chemins possibles vers l’atteinte de notre objectif.

Ce que je propose, c’est de faire un atelier de storymapping : c’est une manière de raconter l’histoire avec un flux narratif, des étapes structurantes, et pour chaque étape, on va trouver différentes façons de faire, des déclinaisons, des chemins alternatifs.

Capture d'écran d'une "User Story Map" créée sur Miro, elle sert à décrire le parcours de l'utilisateur

Prenons un exemple pour illustrer cette notion de chemins alternatifs :

  • Quand je me lève le matin, dans un monde idéal, j’ai une heure devant moi : je prends mon petit déjeuner, je regarde un peu les réseaux sociaux, je me douche, je me lave les dents, je m’habille.
  • Maintenant, que se passe-t-il si je n’ai que 5 minutes devant moi ? Je vais devoir choisir des priorités : alors je vais peut-être sauter le petit déjeuner, prendre un chewing gum et mettre du déodorant (par contre, je vais forcément devoir m’habiller !).
  • Et qu’est-ce qui se passe si je n’ai que 15 minutes ? Je vais à nouveau changer mes priorités… etc.

Dans votre story mapping, vous allez faire la même chose avec le problème de votre utilisateur : identifier le chemin idéal vers l’objectif, mais également les chemins alternatifs, qui permettent d’atteindre l’objectif de façon minimaliste.

Prendre en compte les échecs potentiels ⚖️

Cette méthode va permettre de poser des hypothèses à partir de vos intuitions, hypothèses que vous chercherez ensuite à valider.

Mais n’oubliez pas de prévoir aussi la possibilité que vos intuitions ne soient pas confirmées !

Quand on démarre un projet, on a toujours le sentiment qu’il va réussir, mais souvenez-vous des chiffres que nous avons donnés en début d’article : d’une manière générale, les projets sont soumis à l’échec, et il faut y penser dès le début. 

Si votre projet devait échouer, comment faire pour qu’il échoue le plus rapidement possible ? Quels sont les critères qui vont permettre de savoir si vous êtes dans le vrai ou pas ? 

Si vous vous trompez, ce n’est pas grave tant que vous n’avez pas encore investi trop d’effort sur le projet : l’essentiel est de savoir rebondir, pivoter, pour aller vers une amélioration.

Histoire d’un projet réussi grâce à la méthode de l’artichaut 🤩

Souvenez-vous de l’exemple raconté en début d’article, dans lequel Delphine et Amélie lançaient un projet voué à l’échec.

Dans un monde idéal, elles auraient appliqué la méthode de l’artichaut… et auraient eu une toute autre discussion :

Delphine : “Salut Amélie, ça va ? Tu sais, je fais plein d’événements professionnels, avec des conférences. Je trouve que c’est dommage que les gens dans le public n’interagissent pas entre eux. Je me dis qu’il y a quelque chose à faire pour régler ce problème, non ?” 💡

Amélie : “Carrément ! Moi aussi, quand je vais dans des événements, je trouve que ce n’est pas optimisé. Par exemple, on ne sait pas où aller, quand les conférences se superposent… Il y a quelque chose à faire. On peut chercher, voire ce que d’autres en pensent, et découvrir ce que l’on peut faire avec ça ?” 🕵

Delphine : “Cool ! Mais j’y pense, c’est le Web2Day aujourd’hui à Nantes, et si y allait, pour interviewer les participants ?” 🎤

Amélie : “C’est parti !” 😃

Cette discussion, c’est celle qui doit avoir lieu dans un monde idéal pour lancer un projet. Car n’oubliez pas : plus les personnes qui conçoivent la solution sont proches des gens qui vont l’utiliser, plus votre produit sera efficace pour résoudre un problème.

Comment appliquer cette méthode au quotidien ? L’exemple Chronotruck 🚛

Toute cela, c’est bien joli, mais c’est peut-être encore trop théorique. Comment mettre en place cette méthode dans vos projets, très concrètement ? Voici l’exemple d’une startup avec laquelle j’ai travaillé.

1. Le problème 🚧

Chronotruck est une marketplace de fret routier, qui met en relation transporteurs et expéditeurs, et supprime les intermédiaires.

En 2017, Chronotruck a levé 3,5 M€, avant d‘être rachetée par Gefco en 2019.

Lorsque je suis arrivé chez Chronotruck, l’entreprise avait une culture très technique : mon rôle était d’insuffler une culture produit au sein de l’équipe de développeurs.

Chronotruck avait alors un chantier qui traînait depuis longtemps dans les placards : celui de créer une offre de transport messagerie.

C’est un fonctionnement qui implique d’importantes difficultés techniques, et le projet était estimé à 6 mois de développement

Or, l’équipe avait énormément de sujets à traiter en parallèle : ces 6 mois, on ne les avait pas ! Surtout qu’en général, il faut multiplier l’estimation par 2 ou par 3, car il va se passer plein de choses en cours de route. 

Alors on a appliqué la méthode de l’artichaut.

2. Atelier Lean UX Canvas 🧠

On a commencé par organiser un atelier pour réaliser un Lean UX Canva : c’est un format qui permet de revenir à la source du problème : les besoins de base. 

Modèle du Lean UX Canva sous forme de tableau

Au lieu de partir avec une solution déjà identifiée, on revient au démarrage de l’histoire. 

On va essayer de comprendre le problème business à résoudre, définir des objectifs chiffrés, identifier les personnes impactées (utilisateurs, clients…) et les bénéfices que l’on souhaite apporter. Il faut que cet atelier soit collaboratif et mélange des interlocuteurs différents (utilisateurs, développeurs, designers…).

3. Définition des objectifs et des hypothèses 🎯

Cet atelier a permis d’identifier l’objectif du projet : améliorer le taux de prise, c’est à dire le pourcentage d’expéditeurs dont la demande sera prise en charge. 

En effet, avant la mise en place de l’offre de messagerie, 30% des demandes d’expédition n’étaient pas prises en charge L’objectif de l’offre de messagerie était donc de garantir un taux de prise maximal.

Les hypothèses que l’on avait besoin de confirmer étaient les suivantes :

  • Est-ce que les clients seront intéressés par cette nouvelle offre ?
  • Est-ce que les clients seront prêts à augmenter les délais de livraison pour diminuer les coûts ?

On a également défini le KPI qui nous confirmerait le succès de cette nouvelle offre : l’objectif était que 20% des clients ayant une expédition compatible soient intéressés.

4. Storymapping et validation des hypothèses ✅

On s’est ensuite réunis pour dessiner l’histoire tous ensemble, trouver les meilleures manières de résoudre le problème, identifier les chemins qui apportent un maximum de valeur, et prioriser les solutions.

Dans notre storymapping, on avait une version idéale avec une page présentant l’offre, et toute la mécanique de prise en charge finalisée.

Mais on avait aussi une version alternative, qui nécessitait juste d’ajouter un bouton sur le site.

Vous vous en doutez, on a opté pour la deuxième solution. 

Au lieu de partir pour un développement de 6 mois, on s’est contenté, sur la page de demande de devis, d’ajouter un encart ‘Offre de messagerie”, avec un texte d’explication et un bouton “J’en profite ».

Quand on cliquait sur le bouton, on affichait un numéro de téléphone.

On a mis en place un tracking permettant de savoir :

  • combien de personnes cliquaient sur le bouton
  • combien de personnes appelaient le numéro de téléphone dédié

Mais en backoffice, rien n’était prêt : l’expédition était traitée manuellement. À cette étape, c’est important de rester dans la frugalité : il faut accepter que la solution parfaite n’existe pas, et qu’on peut travailler dans un mode manuel dans un premier temps.

Cette expérimentation a été un succès : 20% des personnes intéressées allaient jusqu’au bout !

On s’est alors dit que l’on tenait quelque chose d’intéressant, et on s’est autorisé à aller plus loin.

Sur la page de demande de devis, on a donc ajouté le prix de l’expédition en mode messagerie, calculé automatiquement. Résultat : on est passés à une part de 40% des personnes intéressées qui allaient jusqu’au bout !

Et on a continué comme ça : on a testé, itéré, interrogé les utilisateurs… et au bout d’un moment, c’était prêt. L’offre était en place, mais ce n’était que le début ! 

5. Continuer à itérer, toujours ! 🔄

Avec la méthode de l’artichaut, une fois la solution en place, on a encore plein d’idées qu’on a laissées de côté, et que l’on va pouvoir continuer à explorer pour améliorer la solution.

Chez Chronotruck, on a notamment utilisé l’Impact Mapping, une méthode d’idéation qui part d’objectifs et d’hypothèses, mais permet de se concentrer sur “pourquoi” on fait les choses.

Ainsi, on a lancé régulièrement de nouvelles initiatives, que l’on priorisait au fur et à mesure, sans se lancer sur des roadmaps à 3 ans.

On a monté une équipe Discovery, qui représentait tous les métiers de l’entreprise et qui se réunissait toutes les semaines pour retravailler les priorités. J’insiste sur l’importance d’inclure les opérationnels dans la prise de décision, c’est vraiment une habitude à prendre. Car dans la méthode de l’artichaut, on n’est pas là pour faire des fonctionnalités, mais pour apprendre en faisant des fonctionnalités.

Derniers conseils pour des projets réussis 🏆

Pour conclure, je vous propose quelques tips issus de mon expérience pour réussir vos projets.

👉 Ne cherchez pas à résoudre 50 problèmes à la fois

Il vaut mieux échouer à résoudre un vrai problème, que réussir à résoudre un faux problème. Sous prétexte que l’on fait des choses, on peut croire qu’on est dans la réussite… alors que l’on est déjà dans l’échec.

👉 Votre but n’est pas de créer des fonctionnalités, mais de tester des hypothèses

On doit toujours chercher à générer de l’apprentissage, pour savoir ce qui devra être développé dans le futur. Un produit n’est jamais fini, il évolue sans cesse. 

N’oubliez pas qu’au départ, Facebook n’était pas un réseau social, mais une application pour noter les personnes dans une université en fonction de leur beauté ! 

Votre produit sera peut-être très différent demain de ce qu’il est aujourd’hui, et ce n’est pas grave : c’est comme ça qu’on construit un produit.

👉 Faites preuve de frugalité

Arrêtez d’être perfectionniste !

Je sais que c’est difficile à combattre. On pense toujours que tout est important… Mais il faut accepter de se dire “Peut-être, on verra”.

Mettez en place une boucle de feedbacks pour obtenir des retours de vos utilisateurs : c’est ça qui vous dira si finalement, votre idée était réellement importante. C’est ce qui va vous permettre de rationaliser ses intuitions.

👉 Créez une équipe résiliente

Une équipe résiliente, c’est une équipe qui teste, apprend, échoue et réussit, ensemble.

C’est le plus important. Car une fois le produit mis en production, on croit que c’est fini, mais ce n’est que le début ! On va mettre en place des outils d’analytics comme Hotjar ou Amplitude, qui vont nous permettre de collecter de la donnée sur la façon dont les utilisateurs utilisent le produit. On va refaire régulièrement des entretiens avec les utilisateurs, et les partager à toute l’équipe. 

Car je le répète : plus les gens qui conçoivent le produit sont au contact de ceux qui l’utilisent, plus c’est efficace.

Pour terminer, je ne vous jette pas la pierre si vous démarrez votre projet comme Delphine et Amélie au début de l’article. On a tous appris à faire comme ça : rédiger des cahiers de charges, faire des choses compliquées. Le plus important, c’est d’être sûr du problème que l’on cherche à résoudre, et d’engager l’équipe dans l’envie d’améliorer sa façon de faire, pro

Nicolas Adam
Lead Product Manager @theTribe